21-05-08

LA PORTEUSE D'EAU

potier 

 

 

 

La première fois que je t'ai vu, il y a bien longtemps,

tu étais potier dans un pays du soleil levant.

Tu étais asis devant ta maison,

tes mains travaillaient la glaise.

Moi j'étais une petite porteuse d'eau.

Tôt le matin je prenais ma cruche,

pour aller la remplir non loin de ta maison.

Je ne te regardais pas, ou à peine

j'étais promise à un riche marchand

à qui mon père devait beaucoup d'argent.

Mes yeux caressaient juste tes vases

et parfois, par inadvertance, tes mains

le temps d'un battement de cils.

 

Je ne sais comment, ni après combien de temps

nos regards se sont croisés.

Est-ce le jour où ta main a hésité,

quand le bruit de mes pas s'est un instant arrêté

juste un petit peu, pour mieux regarder?

Tu m'as souri, un instant, une éternité

puis tu as continué à travailler.

J'ai passé mon chemin, me demandant ce qui s'était passé.

Avais-je rêvé? Est-ce que nos âmes s'étaient touchées?

Depuis ce jour-là, je trouvais toujours ton sourire sur mon chemin.

Et moi, tremblante, j'essayais de ne plus voir tes mains.

C'était devenu indécent d'apercevoir parfois

un bout de peau nu, sans la glaise.

 

Et puis un jour, je suis venue pour la dernière fois.

Il faisait un soleil de plomb, mes joues étaient salées

mes yeux étaient secs d'avoir trop pleuré.

Une dernière fois ma cruche s'est remplie,

une dernière fois tu m'as souri.

"Donne-moi un peu d'eau, belle enfant" tu m'as dit

Tu t'es lavé les mains,

un gobelet tu m'as tendu

et entre tes doigts, une pièce est apparue.

Ma main a oublié le geste qui lui était familier

ma cruche a glissée, en mille morceaux elle s'est brisée

emportant sans son élan le vase que tu travaillais.

Que fais-tu? as-tu crié,

mais le malheur avait déjà frappé.

Ma cruche et ton vase étaient à jamais mélangés.

 

Je me suis enfui en pleurant,

vers la maison ou m'attendait le marchand.

Je suis devenue son épouse, une pièce rare de sa collection

je vivais parmi des étoffes d'orient, des épices des indes

des objets rares venus de pays lointains.

Il me couvrait de bijoux et de grâces

mais jamais il n'a pu effacer l'image

de ta main tendue, de ton sourire

ni de tes mots logés à jamais dans mon souvenir.

 

On ne s'est jamais revu dans cette vie là.

Moi je voyageais, caché sous mes voiles

à dos de chameau, à bord de bateaux.

Pourtant, je sais que tu as essayé de recoller ton vase

cette cruche brisée, sans jamais y arriver.

C'est que dans ma vie suivante, je t'ai à nouveau rencontré.

Je t'ai reconnu à ta main, à ton sourire

bien que là tu étais barde, et moi la belle d'un sire.

 

C'est vrai que nous avons déjà vécu beaucoup de vies

sans échanger plus que quelques mots, quelques sourires.

Certains diraient que c'est un triste destin,

qu'il faut plus dans une vie qu'un sourire et une main

mais peut-être faut-il se contenter de ce sort.

N'est-ce pas pour ça qu'on vit toutes ces vies?

N'est-ce pas pour ça, qu'à chaque fois on se sourit?

 

 

15:38 Gepost door Paule in Algemeen | Permalink | Commentaren (0) | Tags: petites histoires |  Facebook |

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